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Se dire que rien n’est impossible, Alban Michon

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Alban Michon - Limpact

A 43 ans, Alban Michon est un amoureux des glaces. Cet explorateur du monde polaire, plongeur mondialement reconnu, auteur de nombreux livres et films d’une beauté à couper le souffle, est un homme accessible qui aime faire rêver pour mieux sensibiliser à la cause environnementale. Rencontre sur la presqu’ile de Giens, dans le Var, où ce self-made-man a posé ses valises.

Que peut-on lire sur votre CV ?
Mon métier premier, c’est moniteur de plongée, et j’y tiens. C’est grâce à lui que je me suis épanoui. Après, j’ai bifurqué vers l’exploration pour ne vivre que de ça depuis une dizaine d’années. Je suis un explorateur, pas un aventurier. L’aventurier cherche d’abord la performance, l’explorateur œuvre avant tout au nom de la science.

Alban Michon : "Je suis un explorateur, pas un aventurier" - Limpact

Comment est né l’explorateur ?
Rien n’était prévu. Je suis de Troyes, et il n’y a pas la mer, mais chaque été, je venais sur la presqu’ile de Giens, et équipé d’un masque et d’un tuba, je cherchais les trésors engloutis. J’arrachais les pages des magazines représentant des plongeurs et des scaphandriers. Une passion, c’est comme tomber amoureux, ça ne s’explique pas. Pendant que les autres gamins jouaient au foot, moi, je plongeais. A 16 ans, j’ai écrit ma vie : devenir plongeur, ouvrir une école de plongée, explorer, réaliser des films…

Du monde marin au monde polaire, il y a quand même un saut à faire, non ?
A Troyes, j’ai plongé dans les lacs, les rivières, les grottes, et sous la glace, j’avais adoré. A 22 ans, j’ai repris l’école de plongée sous glace de Tignes. Je n’avais pas d’argent, mais une détermination sans failles, j’ai obtenu un crédit vendeur : pendant des années, j’ai travaillé et tout reversé. Je m’en moquais, l’argent ne m’attire pas. Et c’est là que je suis tombé amoureux de la glace.

D’où vous vient cette détermination hors-norme ?
J’étais médiocre à l’école. Les autres ne croyaient pas en moi, mais j’ai toujours pensé que je ferais avec ou sans eux. Je suis devenu autonome et adepte des challenges.

Alban Michon, détermination hors-norme - Limpact

Vous avez fait trois expéditions. Toujours en Arctique ?
L’Arctique est une mer gelée, ce qui la rend difficile à observer, contrairement à l’Antarctique qui est un continent. Or ce bout de glace change deux fois plus vite que n’importe quel endroit et c’est la base architecturale du climat. Elle est puissante, capable d’écraser les bateaux, mais fragile aussi, elle fond. Elle est triste, elle pleure et le monde en subit les conséquences.
J’ai fait trois expéditions en 2010, 2012 et 2018. C’est peu, mais je ne voyais pas l’intérêt de partir. Ma dernière expédition consistait à franchir le Passage du Nord-Ouest, en solitaire et à ski. Ce passage permet de relier l’Atlantique au Pacifique, en gagnant 15 jours de navigation. Dans 30 ans, la glace aura fondu, et le trafic maritime au milieu de ces zones sauvages sera dense. C’est pour sensibiliser que j’ai monté l’expédition.

Ecologiste dans l’âme ?
Je n’aime pas ce mot, ni le mouvement politique. Ce n’est pas l’homme ou la nature, il faut éduquer les gens, il faut réglementer, pas interdire. Ma démarche est environnementale.

Qu’est-ce qui vous motive ?
La douleur, le dépassement de soi ne sont pas mes objectifs premiers, ça fait partie du jeu. J’aime l’ambiance polaire. Je déteste avoir froid. S’il faisait 15 degrés au pôle Nord, je serais le plus heureux des explorateurs. Ce qui m’attire, c’est la beauté de la glace et ce qu’elle raconte : avec un carottage, on peut remonter l’histoire sur des millénaires.

Chaque expédition représente des dangers, comment y faites-vous face ?
Une expédition, c’est deux ans de travail en amont, de préparation mentale, physique, de recherche de sponsors. Je prépare tout, j’anticipe tout, car le danger est là. Si je me foule la cheville, je suis formé, je peux m’en sortir. En expéditions, tu cherches toutes les solutions et même quand il n’y en a plus, tu en trouves encore.

Comment vous préparez-vous ?
Je ne suis pas le plus grand des sportifs, j’ai envie, je le fais. Je travaille le cardio et le renforcement musculaire : tirer un traîneau de plusieurs centaines de kilos, ça ne s’improvise pas. Côté mental, je plonge dans les grottes, loin, seul, dans le noir. Sous terre, mieux vaut être solide.

Alban Michon : 51 plongées réalisées sous le pôle Nord géographique - Limpact

Quelle est la plus grande difficulté que vous avez rencontrée en Arctique ?
Ce n’est pas la solitude. J’étais en connexion avec la glace et j’avais mon équipe : mes traîneaux, mes skis, ma tente. Quand tu es seul, tu parles aux objets, c’est humain. On a eu quelques bonnes engueulades d’ailleurs (rires). Le plus redoutable, c’est le froid, surtout au réveil, quand tu es bien au chaud et qu’il fait -40 degrés dehors. La fatigue psychologique aussi, sur une mer gelée, il faut être en alerte constante, vigilant aux moindres changements de la glace, qui peut craquer par endroits, et aux animaux sauvages.

Vous vous êtes fait des frayeurs ?
Ni frayeur, ni peur, mais des appréhensions. En 2018, j’ai eu la cornée gelée. Pendant trois jours, je voyais trouble. J’ai mis de la crème et j’ai continué à avancer, malgré la douleur… les vivres sont comptés.

Vous avez certainement vécu des moments magiques ?
J’en ai connu pleins, comme cette rencontre avec des loups arctiques. Je les vois, ils sont à 200 mètres, je sors ma carabine et mon pistolet, au cas où le mâle alpha lancerait l’attaque. Pendant plusieurs minutes, on se regarde, on s’observe, c’est beau.

Connaissez-vous l’échec ?
Ça n’existe pas. Dans tous les cas, on apprend. A un gamin qui rêve de marcher sur Mars, je dirai de foncer. Même si la probabilité qu’il y arrive est faible, c’est le chemin qui compte. Il finira peut-être à la NASA, à envoyer des robots sur Mars. Qui sait ce que le chemin parcouru peut nous réserver ?

Alban Michon - Limpact

Le retour à la vraie vie ?
A la fin de l’expédition, je suis content, je suis en vie avec tous mes doigts… Je retrouve mes amis mais au bout de deux heures, j’ai besoin de calme. Je n’ai pas envie de raconter mon périple, j’ai besoin de digérer, d’analyser et de parler d’autres choses. Il me faut environ 6 mois pour me réadapter.

Votre prochaine expédition ?
Depuis 2014, je travaille sur un projet à plusieurs millions : vivre sous la mer. C’est le rêve ultime. Mais peut-être est-il préférable de ne pas vivre tous ses rêves. J’espère repartir en 2022, pendant la nuit polaire, en équipe.

Trois expéditions
2010 / 45 jours
On a marché sous le pôle : 51 plongées réalisées sous le pôle Nord géographique

2012 / 51 jours
Le piège blanc : 1000 km parcourus en kayak, avec le navigateur Vincent Berthet au Groenland

2018 / 62 jours
Traversée du mythique Passage du Nord Ouest, 1000 km en solitaire avec des skis de randonnée

Propos recueillis par Isabelle Ferrière
Crédit photo : Andy Parant

Essence Ciel La Valette - Limpact