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Des minots accros au trafic, Romain Capdepon

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Lenny, Jean-Michel, Mohamed, Salim*… Tombés sous les balles d’armes de guerres ou mutilés et traumatisés jusqu’à la fin de leurs jours, ils ont un point commun : tous sont des enfants pris, parfois dès 12 ou 13 ans, dans l’engrenage du trafic de stups. A l’entrée et au cœur de leurs cités marseillaises, comme partout en France, on aperçoit souvent ces silhouettes furtives. Ils jouent dans la cour des grands et peuvent tomber dans de terribles guet-apens de ceux qui rendent Marseille tristement célèbre. Les petits soldats des narcotrafiquants. Dans son livre, Les Minots, Romain Capdepon dévoile leur profil et leur quotidien. Le chef de la rubrique “police-justice” dans “La Provence” les a rencontrés. Eux, ainsi que des policiers, des éducateurs, des avocats mais aussi leurs familles. Il a sillonné leurs quartiers pendant des mois.

“Les Minots” est votre premier livre. Pourquoi avez-vous sauté le pas ?
Ce “roman vrai” fait partie de la collection “Les Invisibles”, une série consacrée à des faits divers. Chaque opus cible une zone géographique et une problématique avec en filigrane un événement majeur. J’ai été contacté par Antoine Albertini, le directeur de la collection. Ce journaliste corse a démarré la série et il m’a confié la réalisation d’un livre sur Marseille. Lui et les éditions JC Lattès m’ont laissé carte blanche.

Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire de ces jeunes ?
Comme tout le monde, depuis des années, je les vois errer en survêtement, capuche sur la tête. Plein de questions me traversent l’esprit : qui sont-ils, quel âge ont-ils exactement, de quel genre de familles sont-ils issus, font-ils cela seulement pour l’argent, ont-ils conscience du danger, s’imaginent-ils un autre avenir ? J’ai voulu illustrer ce phénomène avec le décès de Jean-Michel*, 16 ans, en 2010. C’est le premier minot mort à Marseille, et même en France, sur fond de trafic de drogue. C’était un guetteur d’un gros Réseau du 13e arrondissement. Lenny*, 11 ans, avait lui aussi été grièvement blessé par 5 balles de kalachnikov alors qu’il revenait seulement du snack d’à côté. Il s’en est miraculeusement sorti et il se confie pour la première fois dans le livre.

Pour mener cette enquête, votre métier était un atout ou un inconvénient ?
Le mot “journaliste” engendre de fortes réticences dans ces cités. Par contre, après cinq années passées à traiter les faits divers à Marseille, mon carnet d’adresses m’a ouvert pas mal de portes. On m’a questionné ; bien sûr, il y a eu des petits moments de tension. Pour ne pas se faire montrer la porte de sortie dans ces cités, il faut savoir pousser la bonne porte d’entrée. Autrement dit, avoir le bon contact. Dès que j’ai réussi à les convaincre que j’étais là pour un travail de fond et non pour faire du sensationnel, ils m’ont laissé faire mon boulot.

Comment peuvent-ils tomber dans l’engrenage du trafic ?
En fait, ils s’ennuient profondément. Du jour au lendemain, le trafic leur permet de prendre de l’importance. On leur donne un rôle, une mission. Tout cela les valorise et leur permet de gagner ce qu’il faut pour leur consommation de cannabis et pour avoir du pouvoir d’achat, s’acheter de belles fringues. Pour eux, c’est le Graal. L’apparence et la réputation sont essentielles. Les “chefs” attirent des jeunes plutôt malléables dont la peine sera toujours amoindrie. C’est l’intérêt de les avoir dans “l’équipe”. Comme leurs familles sont souvent défaillantes, notamment leur père (mort, en prison ou transparent) le chef du Réseau devient peu à peu le référent masculin de ces minots. Puis, certains montent en grade. Le salaire augmente avec les risques d’ interpellations et de mort. Ce qui est dingue, c’est que selon eux cela s’apparente à un job “normal”. Ils pensent être de simples commerçants. Certains sont à temps-plein mais d’autres ne font ça que pendant leurs vacances, comme un job d’été. A Marseille, en 2017, au moins un mineur était impliqué de près ou de loin dans un trafic de stupéfiants sur trois.

Quelle place occupe l’école ?
La majorité de ces minots est déscolarisée parfois dès l’entrée au collège. Certains picorent les cours comme dans un self service. Ils guettent ou vendent le matin, par exemple, et se rendent en classe aux heures qu’ils choisissent l’après-midi. Soit pour rejoindre un copain, soit pour un cours qui peut les intéresser. Personne ne sait vraiment pourquoi ils reviennent quelques heures. Dans le livre, on trouve le témoignage d’une Principale des quartiers Nord. Elle est formelle: personne dans le monde éducatif n’arrive à accrocher leur attention autant que le Réseau. Elle l’assure : les virer du collège est le meilleur moyen de les jeter définitivement dans les bras du Réseau.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup des parents. Ceux qui ferment les yeux et ceux qui prennent le problème à bras le corps. Racontez-nous.
Tout dépend du niveau de difficulté financier en général. Selon une étude, six enfants dealers sur dix, à Marseille, vivent dans des familles monoparentales, où la mère galère. Pour certaines, l’argent de la drogue permet de remplir le frigo et d’essuyer des dettes. D’autres parents ne réalisent pas, ou font semblant de ne pas réaliser, le danger parce que leurs enfants restent dans la cité avec des grands qu’ils connaissent. Le tout, pour exercer une activité non violente, arguent-ils souvent. Ils n’ont pas l’impression que ce soit un délit puisque les consommateurs sont comme vous et moi. Ils ne se voient pas en délinquants, car l’activité est comme cautionnée par des gens de classes sociales très différentes.

Certaines familles finissent par être contraintes de quitter le quartier. Un déchirement malgré les risques pour leurs enfants. Comment l’expliquez-vous ?
Elles se sentent poussées dehors. Quand le danger guette leur enfant, la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) entre en jeu et les évacue vers des foyers aux quatre coins du pays. Certaines familles se trouvent arrachées à leur quartier alors qu’elles ne devraient pas l’être. Elles étaient, pour la plupart, là bien avant l’installation du trafic. Une maman m’a confié : “On devrait porter plainte contre nos élus pour non assistance à personne en danger”.

Malgré le travail des policiers, la situation se maintient. Dans quel état d’esprit sont-ils ?
Ceux que j’ai suivis font un boulot assez remarquable. Or, dans toutes les brigades des Stups, on a l’impression de vider l’océan à la petite cuillère. Sur le terrain, les hommes de la Brigade Spécialisée de Terrain (BST), par exemple, sont lassés de voir les minots qu’ils arrêtent être libérés aussitôt par le Parquet. Ce sont surtout des guetteurs, jamais poursuivis. Il n’existe pas de loi empêchant de crier “Ara” à longueur de journée. Pourtant, ceux qui font le guet participent bien à ce délit. De leur propre aveu, des policiers jettent l’éponge et ne s’occupent plus de ce que l’on appelle “les choufs”. Et puis franchement, à la fin de mon enquête, j’ai eu l’impression qu’une sorte de statu quo convient à tout le monde : en 2005, quand les banlieues françaises s’embrasaient, rien n’avait bougé à Marseille. Ils avaient autre chose à faire, les chefs de Réseau avaient passé le mot. Le business les éloigne des émeutes urbaines et de la radicalisation aussi, selon mes sources policières. Finalement, ces caïds de la drogue permettent une certaine stabilité des quartiers nord, une sorte de paix sociale, en “nourrissant” des familles et en “tenant” un grand nombre de minots.

Légaliser le cannabis pourrait-être une solution ?
Selon moi, pas vraiment. Ces gamins-là manipulent aussi bien la cocaïne que le cannabis. S’il était dépénalisé, ils vendraient des doses plus puissantes que celles proposées légalement. Ils développeraient la coke pour compenser les pertes financières, car bien sûr certains clients préféreraient le confort d’un coffee-shop.

Comment Marseille est devenue un “laboratoire” pour la police ?
La mort du petit Jean-Michel a suscité un vaste engouement politico-médiatique. L’année suivante tout le monde parlait de sécurité. Pour les candidats de droite comme de gauche à la Présidentielle 2012, il fallait “dompter” Marseille.
Vous évoquez justement les politiques de Nicolas Sarkozy et François Hollande.
Ce sont deux approches complètement différentes. Nicolas Sarkozy plébiscitait les opérations “coup de poing”, totalement inefficaces sauf en termes de communication. François Hollande, dès son arrivée au pouvoir, a présenté un plan en cinq phases pour Marseille, “l’approche globale”. Il mélange répression puis phase sociale. La première a donné des résultats. En 5 ans, 2000 dealers marseillais ont été écroués. Or, aucun Réseau n’a réellement disparu. Ils renaissent en quelques heures. C’est aussi à cause de l’échec, notamment faute de moyens financiers, de la phase sociale. Elle aurait dû réinstaller durablement les centres sociaux, les services publics et notamment Pôle Emploi dans ces cités. Mais cela n’a pas du tout été le cas.

Quelles conclusions tirez-vous après cette enquête ?
Ces minots se mettent en danger. Selon un policier de la PJ, “il n’y a que deux issues dans le trafic : quatre murs ou quatre planches”. Pourtant, ces minots ne retiennent que l’argent facile et les sensations que tout cela leur procure. La solution pourrait être de leur proposer, avant leur entrée dans le Réseau, une formation. Or, il faudrait qu’elle puisse mener à un travail qui leur fasse prendre autant de plaisir, pour un bon salaire. Cela semble impossible puisque certains gagnent en moyenne 2000 à 3000 euros par mois. Personne n’a cette solution. Certes, certains sont paresseux ou mal élevés et ultra-violents mais ce ne sont que des enfants. Il y a urgence à agir. Toute la société a à y gagner.
* Dans le livre, les prénoms ont été modifiés

Propos recueillis par Laura Berlioz

Romain Capdepon sera au Salon du Livre de Hyères les 11 et 12 mai 2019.
Les Minots (une enquête à Marseille)
Collection “Les Invisibles” chez J.C Lattès – 17€