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Côté BD, A la une en novembre – Enki Bilal

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Enki Bilal est un auteur exceptionnel qui depuis quarante ans n’a eu de cesse de révolutionner le 9ème Art. Faisant évoluer ses techniques graphiques au gré des expériences artistiques qui ont jalonnées sa vie et sa carrière, il a enrichi ses histoires et ses univers grâce à la peinture et au cinéma. Auteur hybride, passionnant et passionné, il entraine ses lecteurs vers des œuvres de plus en plus exigeantes, tout en démontrant par la richesse et la maîtrise de son art, la cohérence qui relie les différentes facettes de son talent. Ce mois-ci, en plus de l’exposition que lui consacre l’Hôtel des Arts de Toulon, Enki Bilal est sur le devant de l’actualité avec son nouvel album qui paraît chez Casterman et auquel nous consacrons l’intégralité de notre rubrique BD de novembre.

Le nouvel album d’Enki Bilal vient conclure sa dernière trilogie, dite du « Coup de Sang ». Épuisé, tant physiquement que moralement, par sa précédente tétralogie du « Monstre », l’auteur avait décidé, en 2009, de revenir aux fondamentaux. Un dessin épuré, au crayon gras, sur des feuilles de couleurs tintées, avec quelques rehauts de blanc et quelques tâches de couleurs. Quant au scénario, il voulait écrire une sorte de western post-apocalyptique : Bilal nous montre donc quelques survivants en train de s’entretuer pour accéder à un hypothétique Eden, sur une planète sans dessus-dessous. C’est ainsi que les lecteurs ont pu découvrir « Animal’Z » le premier opus de cette saga. La terre, ravagée par les hommes, semble décidée à prendre les choses en main et à réorganiser le monde à sa façon, bousculant les déserts, les océans et les chaines de montagnes.
Enki Bilal qui s’était forgé une réputation dans la Bande Dessinée par son travail exceptionnel des couleurs et par des scénarios sophistiqués, avait donc choisi de surprendre tout le monde, une fois de plus. Finis les peuples broyés par des gouvernements fascistes, terminés les hommes-machines, exit les menaces terroristes et les intégrismes religieux. L’auteur nous l’annonce dès le début : le nouveau défi qui attend les hommes est d’ordre écologique (même si l’auteur préfère employer le terme « planétologique »).

Planche de La Couleur de l'Air d'Enki Bilal - LimpactExtrait de La Couleur de l'Air d'Enki Bilal - Limpact

Le tome 2, « Julia et Roem », sorti en 2011, poursuit dans la même veine. Toujours un dessin dépouillé, redevenu un simple trait et encore une histoire linéaire, presque minimaliste, avec une poignée de protagonistes. Les nouveaux personnages ne sont plus sur un océan entouré de banquises, mais dans un désert sans fin et tout aussi inhospitalier. Se rejoue alors, dans ce décor de sable balayé par des tempêtes de vents, une version moderne de la tragédie de Shakespeare. Encore une fois, les protagonistes vont s’entredéchirer, au lieu de s’entraider, mais, fait incroyable, Bilal va apporter une lueur d’espoir à la fin de l’album. Lui que l’on dit si pessimiste, cet auteur qui ne croit plus en aucun système, semble avoir trouver une raison d’espérer dans un couple d’amoureux. Et si Bilal était en fait le dernier romantique.

En octobre 2014, arrive «La Couleur de l’Air», conclusion de cette pièce en trois actes. Enki Bilal va convoquer les personnages des deux précédents épisodes, ceux qui voguaient sur les océans et ceux qui traversaient les déserts. Ils vont converger au gré des courants et des pistes ensablées vers un troisième groupe de survivants qui arrivent par la voie des airs, dans un dirigeable à la dérive. Les hommes ne maîtrisent plus rien et seule la planète décide du sort qu’elle réserve aux humains. Si le papier du premier tome était gris et celui du second était brun, les feuilles de ce dernier ouvrage sont bleutées. Une couleur que Bilal affectionne depuis longtemps. Et même si le bleu des pages lui plait, l’auteur ne va pas résister plus longtemps à l’appel de la peinture et, par petites touches d’acrylique, il va redonner de la couleur à l’air (encore un bel oxymore). On se prend alors à espérer : la terre va-t-elle offrir une dernière chance à ces quelques couples de survivants ? Les hommes et les femmes qui ont survécu au coup de sang de la planète vont-ils avoir droit à un deuxième essai ?
À travers cette fable, Enki Bilal nous met en garde. Notre planète est unique, c’est le vaisseau sur lequel nous devons tous essayer de vivre ensemble et si nous n’y parvenons pas, la Terre continuera son chemin, avec ou sans nous…

Pascal Orsini

«La Couleur de l’Air» d’Enki Bilal, éditions Casterman