Accueil Articles [Articles] block 2 Michel Galabru : Portrait

Michel Galabru : Portrait

143

C’est à St Tropez, au printemps 82, que j’ai rencontré Michel Galabru pour la première fois. J’avais été invité sur le tournage du film “Le gendarme et les gendarmettes” et il fut on ne peut plus aimable et drôle.
Nous avons très vite sympathisé et c’est grâce à lui que j’ai pu faire une interview de Louis de Funès qui ne voulait pas en entendre parler. Mais il m’imposa avec sa voix de stentor et du coup, le gendarme Cruchot, mis au pied du mur… de la prison, m’accorda cette interview dans une geôle, surveillée par un garde du corps !
De ce jour nous nous sommes vus sur d’autres tournages, sur des tournées théâtrales, entre autres à Ramatuelle et au “Théâtre dans la Vigne” où il est toujours le bienvenu, je l’invitai même au festival de la Ciotat…
Des liens amicaux se sont donc créés et à chaque rencontre, il a des choses à me raconter. La série des Gendarmes est ce qui en a fait un personnage populaire, une icône et il est loin de la dénigrer. C’est un rôle qu’il apprécie beaucoup d’autant qu’au départ on ne pensait pas à lui pour jouer ce rôle et que, finalement, il l’a fait parce qu’on cherchait des acteurs « ringards » pour mettre autour de la vedette de Funès ! Il en rigole d’autant plus qu’il a d’abord été formé à la Comédie Française, ce qui, en principe, ne donne pas beaucoup de comédiens ringards !

Michel Galabru, le gendarme à St Tropez

« Mais oui, j’ai été formé, durant sept ans au théâtre on ne peut plus classique de la Comédie Française. Beau chemin pour le cancre que j’étais et qui ne rêvait que de football ! Mais la nécessité profonde de pouvoir cabotiner a fait que je me suis attelé très tôt aux textes classiques. C’est ma culture à moi… Et voyez où ça me mène ! Mais c’est une petite culture dont je ne me lasse pas car c’est ce qui me plaît le plus dans ce métier. C’est mon plaisir que de jouer de temps en temps un grand texte classique : Molière, Goldoni… Le reste du temps, il faut vivre, alors j’accepte des vaudevilles au théâtre et au cinéma, même une panouille de trois jours de tournage… C’est pour ça que j’ai une filmographie énorme mais si l’on enlève tous les petits rôles et les simples passages, il ne reste plus grand chose !”

Pour la série des Gendarmes, c’était différent puisqu’il avait un rôle important et surtout qu’en plus d’être bien payé il retrouvait à chaque fois la même équipe qui n’engendrait pas la mélancolie.
« C’était un peu la colonie de vacances » dit-il en riant. A côté de cela, il ne rougit pas de sa carrière, il ne renie rien de ce qu’il a fait même s’il est le premier à se critiquer.
« Je ne crache pas dessus tout ça, d’abord parce que ça m’a permis de vivre dignement de mon métier et que j’ai un public fidèle, comme Scotto et Mozart ont le leur. Au fait, si Scotto pouvait écrire du Mozart, pensez-vous que Mozart aurait pu écrire du Scotto ? Pensée à méditer… »
Et le voilà, partant de ce grand rire tonitruant qui le fait reconnaître entre mille.
Il redevient un peu sérieux : « Je pense quand même que les auteurs classiques éclairent les hommes de leur génie. C’est pour cela que j’aime autant les jouer et aussi les mettre en scène car aujourd’hui, neuf metteurs en scène sur dix sont des comédiens ratés qui croient pouvoir réécrire Molière en le montant façon Brecht… C’est le mal du siècle. Aussi, même si c’est imparfait, je préfère mettre en scène comme je l’entends. La dictature m’a toujours souverainement emmerdé ! »
Dans sa façon de s’exprimer, l’on sent que le théâtre reste pour lui le premier amour. C’est un homme de théâtre, un homme de contact qui, on le voit, aime avoir un public devant lui. Le cinéma le frustre un peu et de plus, tourner n’est pas ce qu’il aime le plus : « C’est vrai, j’ai souvent fait du cinéma pour l’argent qu’il me rapportait, hormis quelques rares fois où j’avais vraiment envie de tourner le sujet qu’on me proposait. Mais rester trois heures sur une jambe pour dire trois mots et se disputer un fauteuil – car il n’y en a jamais assez pour tout le monde ! – avouez que c’est peu réjouissant. J’aime le cinéma d’auteur mais on ne m’en propose que très, très rarement. Si j’avais eu du talent, j’aurais aimé écrire des histoires.

Mais vous écrivez ?
Oui, je gribouille quelques souvenirs mais hormis ce petit plaisir, je n’ai pas plus de temps que de talent. J’ai déjà beaucoup de mal à apprendre mes textes et souvent, j’en ai deux ou trois en même temps… Alors, ce n’est pas demain la veille que j’écrirai !»Il a, depuis, commis quelques jolis livres qu’il écrit comme il parle et Dieu sait s’il a de beaux souvenirs avec tous les gens qu’il a côtoyés, comme Guitry ou Pagnol à qui il a consacré des livres.
A propos de Pagnol, dont il reprend “La femme du boulanger” il l’a joué souvent, bien sûr et bien sûr, on l’a comparé à Raimu. Il en rigole encore !
« Raimu, il n’y en a qu’un, il n’y en aura pas d’autres. Mais, mon pauvre ami, aujourd’hui on découvre un nouveau Raimu tous les jours. Et si en plus, vous jouez « La femme du boulanger », alors là, je ne vous dis pas l’imagination des gens du métier et… des journalistes, excusez-moi ! Pourquoi vouloir toujours trouver des comparaisons ?
Me comparer à Raimu est une monumentale connerie ! Etre le nouveau Raimu, personne ne le sera jamais. C’est un monstre comme il y en avait alors à cette époque, des Harry Baur, Michel Simon, Jules Berry, Fernandel, Jean Gabin, Bourvil… Aujourd’hui ça n’existe plus. Il n’y a plus de comédiens de cette trempe. Il y a de bons comédiens, certes mais ce ne sont pas des gens hors du commun… Quant à moi, je ne suis même pas le petit orteil de Raimu !
Chacun a son talent, sa personnalité. Il n’y aura pas de nouveau Fernandel, de nouveau Bourvil ni de nouveau Raimu… Et j’espère qu’il n’y aura pas de nouveau Galabru !!! »

Pourtant vous avez repris avec succès le rôle du boulanger et vous le reprenez encore !
Oui mais ça a été un hasard et je me suis fait piéger.

C’est-à-dire ?
Un jour Pagnol est venu me proposer le rôle pour le jouer au théâtre, ce qui ne s’était pas fait et j’ai refusé en lui disant : « Passer après Raimu, vous allez être déçu ! » et pourtant Jacqueline Pagnol insistait lourdement : « Il faut continuer à jouer ces œuvres ! »… Elle devait penser à son portefeuille !
Et puis un jour, Jérôme Savary est revenu à la charge. J’ai encore refusé. Mais il m’a prié, supplié et… il m’a invité à manger.  Je me souviens que de Funès m’avait dit : « N’y vas pas, tu vas te croire obligé de dire oui  ». Et il avait raison ! Comment refuser à un type aussi charmant qui vient de vous offrir un superbe gueuleton !!! J’ai donc accepté !

Michel Galabru dans la femme du boulanger

Vous n’avez jamais joué la trilogie alors qu’Hanin l’a fait… Il a d’ailleurs aussi fait « La femme du boulanger » !
Oui mais là je crois que c’était une erreur de casting car Hanin a beau être un grand comédien, il incarne le charme, la force, la séduction mais César c’est la naïveté, la tendresse derrière une carapace, la faconde provençale, un accent bien prononcé et pas mâtiné pied-noir. Je crois que c’était un non-sens et d’ailleurs, à part Henri Tisot qui était superbe et bien à sa place dans le rôle de Panisse, tous les autres rôles étaient un peu n’importe quoi. Je me souviens d’ailleurs être venu en bateau à Marseille et tous les marins criaient au scandale !

Pagnol, vous l’avez connu ?
Disons que je l’ai côtoyé car on se rencontrait et il avait eu la gentillesse de m’offrir un petit rôle dans « Les lettres de mon moulin ». On a souvent mangé ensemble et j’adorais discuter avec lui car c’était un homme très cultivé, curieux de tout, très aimable…

Entre temps, on l’a retrouvé sur scène, lui, devenant Raimu écrivant à Pagnol, Philippe Caubère devenant Pagnol écrivant à Raimu. Encore un beau moment de théâtre.
C’est vrai que, dans son genre aussi, il est unique et on peut l’apprécier d’autant plus que, depuis quelques décennies, on lui propose des rôles à la mesure de son talent et on a pu le retrouver souvent à Ramatuelle, pour nous offrir de beaux grands textes et de magistrales interprétations. Il fut aussi un superbe « Bourgeois gentilhomme » dans les vignes de Marie-Christine Kemp, plus tard il y joua Goldoni et il a en plus adoré ça car, comme Perrin, il se retrouvait de tréteaux en tréteaux, comme au temps de Molière. Et retrouver chaque soir le public est pour lui quelque chose de formidable, de fondamental à son métier de saltimbanque.
« Etre devant un public c’est à la fois jubilatoire et éprouvant car vous vivez avec la peur : peur de mal jouer et surtout, de perdre la mémoire et ça peut devenir une psychose. Etre comédien de théâtre c’est faire chaque jour le parcours du combattant, le terrain est miné sous chaque mot. Vous dites 800 vers et vous sautez sur le 801ème ! Il y a aussi la peur de ne plus travailler, de ne plus voir les propositions arriver. Peur que le public ne veuille plus de vous car il n’y a rien de plus fluctuant et infidèle que le public. Il suffit d’un mauvais rôle pour qu’il ne veuille plus de vous. Il y a des ondes qui font que, tout à coup, il ne se mobilise plus pour vous ou qu’il vous rejette alors que vous n’êtes ni meilleur ni plus mauvais qu’avant, qu’on n’a pas dit plus de conneries que la veille. Alors, il faut faire avec et travailler beaucoup… Même si, quelquefois, c’est difficile à croire ! »

Qui pourrait croire, en voyant cet homme jovial qui n’arrête pas de gronder, de parler et rire fort, de raconter des histoires, que, dessous la carapace se cache un homme inquiet ?
« J’ai fait tant de belles choses au théâtre comme au cinéma que j’aimerais qu’on m’apprécie aussi pour « le reste » ! Le problème c’est qu’être comédien est une loterie et un métier injuste. Il n’y a pas de loi. La célébrité, c’est quoi ? Etre un lofteur, un comédien de talent, un footballeur ? Le cinéma et la télé ont faussé la hiérarchie de l’art du comédien. Le problème est la méconnaissance des cinéastes pour les acteurs. Ils font une vedette de n’importe qui car ils ont l’art d’utiliser les gens, quels qu’ils soient. Au théâtre, il y a l’auteur et l’interprète qui fait passer les pensées de l’auteur. On ne peut pas tricher. Mais c’est un art plus confidentiel. Quand on fait du théâtre on peut être connu, rarement célèbre, et encore, il faut du temps ! De plus ça rapporte moins d’argent. Alors, le comédien de théâtre travaille et « rame » cent fois plus qu’un comédien de cinéma ou de télé. Mais c’est tellement plus valorisant quand on a une salle acquise devant soi ! »

Alors, après cette reprise de “La femme du boulanger”, il y a certainement des projet ? On sait que vous êtres assez boulimique de ce côté-là !
Encore des foutaises que tout cela !!! Mon métier, c’est de jouer… Alors je joue ! Est-ce qu’on dit à un employé de bureau qu’il est boulimique parce qu’il va travailler tous les jours ? Chez les comédiens c’est pareil, nous faisons notre boulot… peut-être plus longtemps car c’est aussi une passion et lorsqu’on s’arrête… C’est qu’on est malade ou mort !

De votre passage à la Comédie Française, quels souvenirs gardez-vous ?
Déplorables ! C’était très dur parce qu’on vivait dans les magouilles, les jalousies, les clans, les rivalités… Il y a des arrivistes redoutables ! C’est un système spécial qui n’a pas évolué avec le temps. Les sociétaires croient que le théâtre leur appartient, ils croient avoir tous les droits. On se serait cru à la cour de Louis XIV ! Et puis vous savez, un homme reste un homme et l’homme n’est pas bon. Et puis, le comédien est en danger parce que la Comédie Française n’est pas médiatisée. Elle n’intéresse la presse que lorsqu’il y a un drame, un scandale. Vous pouvez avoir un talent fou, y jouer dix ans et, en sortant, devoir recommencer à zéro car personne ne vous connaît !

Et c’est vrai qu’il aime avoir un public, qu’il soit sur une scène ou en coulisses, devant un public restreint. On sent qu’il aime jouer, être le centre d’intérêt… Et pourtant…
« Pourtant, dit-il en riant, je n’ai ni rêve ni ambition, si je m’écoutais, je ne jouerais pas. Je suis un fumiste qui rêve de campagne. J’ai été élevé dans un domaine et je rêve d’avoir une propriété pleine d’animaux que je ne tuerais jamais, avec, dans la maison, un immense salon-bibliothèque où je pourrais m’installer et rattraper le temps perdu en lisant tout ce que je n’ai jamais eu le temps de lire. J’adore la psychologie, la philosophie mais je n’ai jamais le temps de lire autre chose que mes textes… »
Un fumiste, donc, qui n’arrête pas de travailler et qui a encore quelques belles années devant lui avant de réaliser son rêve… pour notre plaisir !

Michel Galabru guest dans la série Profilage